Chasse à la gélinotte des banlieues par Rémi Ouellet

Photos: Rémi Ouellet

La chasse à la gélinotte des banlieues, une science rigoureuse

Auteur: Rémi Ouellet

Actuellement dans la belle province la chasse à la gélinotte huppée se pratique majoritairement dans les zecs, les pourvoiries et dans les réserves fauniques. Certes la chasse y est plus facile et les perdrix sont plus complaisantes, mais ce n’est sûrement pas parce qu’elles sont plus nombreuses que dans le Québec agricole. À ce chapitre, l’auteur qui est un passionné avec un grand « P » de cette traque raconte qu’il est possible de réaliser de jolis tableaux de gélinottes des banlieues et comment y parvenir.

Pour remporter du succès RÉGULIÈREMENT à la chasse des gélinottes de la vallée du St-Laurent il faut beaucoup plus que du hasard. Évidemment le chasseur occasionnel partira un beau samedi avec son fusil pour revenir le soir parfois avec quelques oiseaux, chanceux? Penses-tu!

Nous connaissons tous dans notre famille ou notre village un « super chasseur », vous savez, celui qui récolte son chevreuil et son orignal chaque année. Hé bien! Ce gars-là à n’en point douter est hyper préparé. Il connaît chaque pouce carré de son territoire, il sait les allées et venues des cervidés et toutes leurs habitudes. Tôt le printemps il installe sa saline et coupe de menues branches risquant de nuire au tir. L’automne venu il porte des vêtements confectionnés dans des étoffes silencieuses et inodores, il ne fume pas, ne se brosse plus les dents enfin bref, s’il remporte du succès c’est qu’il ne néglige aucun détail si minime soit-il.

Amis chasseurs, pour obtenir une CONSTANCE à la gélinotte à chaque sortie c’est pareil; tout doit être réglé comme du papier à musique. La gélinotte huppée représente ce qu’il y a de plus beau au Québec et sa chasse figure parmi les plus passionnantes. En dépit des embûches qui se dressent devant le chasseur des perdrix méfiantes des boisés de ferme, la traque du tétraonidé déchaîne les passions. Il faut voir la tête des chasseurs de petits gibiers quand la conversation s’engage dans la voie de la gélinotte. Fini les éclats de rire et les exclamations, les traits se durcissent, car la chasse à la gélinotte, c’est du sérieux. Le Nemrod qui n’a jamais eu la chance de croiser le fer avec la perdrix des banlieues ne peut pas s’imaginer les difficultés de cette traque. Habitué de voir les perdrix le long des routes forestières,   où elle constitue une cible relativement facile, ici on ne la voit pratiquement jamais pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas beaucoup de ces chemins. Il faut donc aller la chercher là où elle évolue dans son intimité la plus secrète et tenter de la tirer… au vol. Les grands chasseurs de gélinottes ne laissent rien à la chance, même si elle compte pour une toute petite part dans ce sport. Ces gars-là ont développé un sixième sens pour estimer le potentiel d’un couvert à gélinotte du premier coup d’œil. En descendant de la voiture dans un secteur inconnu ils savent qu’il y a des oiseaux dans le boisé, pour eux c’est l’évidence même.

OÙ TROUVER LA SORCIÈRE HUPPÉE

Je l’ai dit, ces fous de perdrix connaissent leur gibier par cœur, autant   les habitudes alimentaires que les mœurs qui changent au fur et à mesure que l’automne avance par rapport aux conditions climatiques.

C’est facile; il s’agit de penser comme une gélinotte. Toutes les techniques de chasse; un fusil « Purdey de 80,000 $ », le meilleur chien d’arrêt, tout ça est complètement inutile s’il n’y a pas de perdrix, élémentaire me direz-vous! Alors il faut apprendre à connaître l’univers discret de notre convoitise dans ses retranchements les plus profonds. Laissez tranquille les vieilles forêts de résineux ainsi que les érablières, il n’y a pas de gélinottes là-dedans. Allez plutôt voir dans un couvert de transition mixte à l’orée du boisé, soyez inventif, c’est payant. Le gélinotier sait par exemple que dès l’ouverture qui se situe généralement vers le troisième samedi de septembre, la chasse ne sera pas facile. Les conditions qui prévalent sont celles de l’été, il fait chaud, parfois très chaud et les insectes piqueurs sont au rendez-vous. À cette époque les gallinacés vivent encore en couvée d’autant plus que s’il y a eu une deuxième ponte à cause de la prédation ou d’un printemps tardif, les juvéniles sont toutes petites et encore sous la conduite de la poule. Par la suite c’est la séparation de la famille et chacune de son côté, les perdrisettes partent en quête d’un nouveau territoire. Au début elles ne s’éloignent pas trop les unes des autres pendant le jour pour se regrouper entre chien et loup pour la nuit sans pour autant perdre sa réputation d’être solitaire. Un trait caractéristique de la dame huppée est qu’elle n’accepte pas la promiscuité.

Les anglophones disent « single », comparativement à ses cousines à queue fine, au lagopède et à l’immigrante hongroise qui préfèrent vivre en compagnie composée de plusieurs oiseaux qu’ils qualifient de « covey birds ».

 

Gélinotte huppée. Crédit photo: Rémi Ouellet
Gélinotte huppée. Crédit photo: Rémi Ouellet

ALIMENTATION

Lors de ses pérégrinations quotidiennes, notre perdrix sylvestre est opportuniste et en cour de route elle picore une grande variété de nourriture végétale et animale. Pour s’en rendre compte, il s’agit d’examiner le contenu du jabot des oiseaux abattus. L’opération est facile et extrêmement révélatrice des habitudes alimentaires du jour. Le jabot est une sorte de sac situé juste à la base du cou des galliformes qui contient le dernier repas non digéré. En ce qui concerne les oiseaux du Québec agricole, en septembre et octobre le jabot peut être rempli de grains de maïs, d’avoine ou d’orge, de feuilles vertes de la grosseur de l’ongle du petit doigt, de fruits rouges tel le pimbina, cormier et cenelle avec parfois quelques insectes et limaces. Plus tard en fin d’automne et en hiver il sera plein de brindilles et de bourgeons d’aulne, de merisier et de peuplier.

MAIS TIRE! TIRE DONC!

Réussir à culbuter une gélinotte en plein vol représente un exploit. Le chasseur qui obtient le « score » d’un oiseau abattu sur 3 levées est un champion, et ce, malgré que la perdrix soit arrêtée ou non par un chien. Dans cette discipline complexe du tir à l’envol, il y a la théorie et la pratique. Calculez l’avance en considérant la vitesse et l’angle d’interception tout en ayant les pieds ancrés solidement à la largeur des épaules appartiennent au premier. Autrement il n’y a rien de tel que la pratique avec un fusil vous va tellement bien que vous l’oublier quand il monte à l’épaule.

Imaginez-vous en équilibre précaire dans un chablis chaotique dû au verglas quand subitement un gros coq explose à une dizaine de mètres sur la gauche pour traverser la trouée à la vitesse de l’éclair, plongeant dans les résineux. Les yeux écarquillés et la gueule en « O »,   tout en souplesse vous pivotez en lâchant le premier coup suivi du deuxième comme ça d’instinct. En temps réel cette scène dure une toute petite seconde et voilà, c’est ça le tir de la gélinotte des banlieues. Vous n’avez rien vu tomber! C’est tout à fait normal, car au moment du tir, la gélinotte qui volait à plein pot n’était plus visible derrière les arbres. Je parie pourtant qu’elle y est… à la gélinotte, on tire en plein dedans, pas le temps de calculer, avec l’exercice ça vient tout seul comme un réflexe. La gélinotte est fragile, atteinte d’un seul plomb elle plane en lieu sûr pour se motter dans quelques aspérités du terrain ou amas de branchage ou pire, dans les St-Michel où elle est à toute fin pratique perdue. En suivant sa trajectoire et bien entendu avec le concours d’un chien, généralement elle sera retrouvée. Un chasseur digne de ce nom fait l’impossible pour retrouver son gibier et il y parvient.

LE CHIEN GÉLINOTTIER : les continentaux

À la chasse au chien d’arrêt, il existe 2 styles ou manières de travailler les gélinottes farouches. La première et la plus pratiquée au Québec consiste en un arrêt de respect. C’est-à-dire que le chien d’expérience ayant plus de 2 saisons de chasse ayant senti la piste, indique la présence d’une gélinotte qui toutefois demeure à une distance considérable. Sachant qu’il y a un danger elle tente de s’enfuir en piétant pour risquer de s’envoler hors d’atteinte. Cette manière de négocier les perdrix est commune chez les races continentales qui chassent au trot et qui ont la propension à pister les oiseaux piéteurs par de fréquents contrôles au sol. Un chien expérimenté devient prudent et dès qu’il prend un arrêt, le chasseur s’empresse de courir loin en avant dans la direction qu’il indique en étant toujours prêt à tirer la fuyarde qui peut jaillir à tout moment, et quel coup de fusil mes amis! La gélinotte est pleine de contradiction. Généralement elle répugne à s’envoler préférant se sauver à la course, mais il y a un mais! C’est qu’à cette chasse il n’y a pas de règle absolue. Imaginez maintenant votre breton, votre braque ou votre épagneul, tendu devant un gros buisson d’aubépine. Progressant nerveusement vous passez devant votre compagnon qui n’a pas bougé d’un poil. En cessant de marcher vous réalisez que vous êtes au beau milieu d’une couvée de gélinottes qui jaillissant tout autour de vous et ça c’est merveilleux. Rappelez-vous que tant que vous vous déplacez les oiseaux croient que vous ne savez pas qu’elles sont là. La menace que vous représentez devient cependant évidente pour les gélinottes à la seconde où vous stoppez. Dès lors elles se sentent découvertes. Pensez-y!

 LES CHIENS ANGLAIS

La seconde manière exige un chien d’arrêt ultra rapide muni d’un nez proportionnel à sa vitesse pour surprendre la gélinotte à la manière d’un faucon fondant sur sa proie complètement pétrifiée qui n’a pas le temps de réagir. Le succès constant à ce sport difficile est l’apanage des dévoreurs de kilomètres que sont les chiens anglais setter et pointer. Les Britanniques sont les as des boisés clairsemés et des bocages séparés par des haies. Sur ces territoires agricoles propres à la verdoyante vallée du St-Laurent, les gélinottes sont rares et extrêmement légères. Il faut donc s’adjoindre un auxiliaire entreprenant qui explore le plus de terrain possible au grand galop tout en étant très ferme à l’arrêt pour, dans un premier temps, trouver la seule gélinotte du canton, et dans un deuxième la tenir jusqu’à l’arrivée du chasseur fût-il 3 lots plus loin. N’oublions pas que la partie se joue entre le chien et la gélinotte. Comme les chiens anglais chassent parfois très loin, le chasseur n’aura pas l’occasion d’essayer un oiseau s’envolant accidentellement. Leur secret est donc d’empêcher la perdrix de piéter coûte que coûte le chien rompu a déjoué le prude gallinacé, ajustera la distance précise de l’arrêt par l’odeur directe et non par la piste. S’il marque l’arrêt de trop loin, le gibier a la possibilité de se dérober, s’il serre de trop près elle s’envole et « adios ». Le grand gélinottier doit donc dominer la gélinotte le temps qu’il faille pour le retrouver et se placer dans la meilleure position pour le tir.

Je suis moi-même un passionné de cette famille de chien et je dois avouer que parfois ça casse, mais quand ça passe c’est génial.

CONSEIL PRATIQUES CHUT!

Lors d’une partie de chasse à la gélinotte des banlieues, le silence est de rigueur. Ce conseil est valable autant aux cynophiles qu’à l’adepte de la chasse fine en solitaire ou à 2 fusils. En action de chasse le seul son toléré doit être celui de la clochette du chien et du beeper quand il marque un arrêt. Pas de coups de sifflet intempestifs, pas de cri ni de jasette inutile risquant d’alerter le gibier. De grâce, s.v.p. messieurs! Voulez-vous cesser de rappeler votre chien! C’est la pire de toutes les mauvaises habitudes à prendre. Laissez-le chasser selon ses moyens, laissez lui prendre l’initiative, il est capable plus que vous et je vous jure qu’il ira vous verrouiller des gélinottes comme vous ne pouvez l’imaginer. En plus d’effrayer les gélinottes, tous ces rappels le déconcentrent constamment. N’ayez pas peur de le perdre de vue, il porte une clochette pour lire sa quête dans le couvert touffu. Bref, tout ce baratin pour vous dire de faire confiance à votre auxiliaire, c’est lui qui a la tâche la plus difficile qui consiste à trouver et bloquer une gélinotte.

ÉPILOGUE

Vous serez sans doute étonné d’apprendre que le grand chasseur de gélinottes est un sportif de haut niveau pour qui chaque oiseau est une conquête, en regard de toutes les difficultés à surmonter pour en tenir une seule dans ses mains. Pensez donc toute la satisfaction de décrocher cette cible difficile et la somme de travail pour y parvenir RÉGULIÈREMENT, c’est formidable. Ces passionnés n’hésitent pas à se procurer leurs armes ou leurs chiens dans d’autres pays voir d’autres continents pour trouver exactement ce qu’ils recherchent, sans demi-mesure. C’est le prix à payer pour obtenir cette constance. Je l’ai déjà dit, à la gélinotte des banlieues, le succès n’est pas le fruit du hasard, il faut tout orchestrer, voilà la clé.

Bonne chasse.

 

Texte et photos par Rémi Ouellet.

L’auteur, Rémi Ouellet, chasse exclusivement les petits gibiers depuis l’âge de 17 ans et avec des chiens d’arrêt depuis plus de 30 ans. Il collabore à plusieurs magazines dont Sentier Chasse et pêche depuis 1991, Le chasseur Français, La revue nationale de la chasse, Chasse Bécasse passion, Le chasseur de bécasse, Voyages de chasse, et Pointing Dog Journal.

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