Des bécasses et des hommes

Crédit photo: Rémi Ouellet

La nature est généreuse, elle donne abondamment sans compter puis soudain elle reprend. C’est la règle, autrement c’est le chaos. Il en est de même des  bécasses vis-à-vis des hommes dont le destin est intimement lié dans une sorte de jeu d’équilibre établi depuis la découverte de l’Amérique.

Le 17e siècle

À l’arrivée des premiers colons européens, le Nouveau Monde était une immense forêt sauvage trouée çà et là de petites clairières naturelles ou le plus souvent, produites par des incendies de forêt. Dans tout le nord de l’aire de répartition actuelle de la bécasse d’Amérique, c’est-à-dire les provinces canadiennes et les états du nord-est des États-Unis qui correspond également à l’aire de nidification il n’y avait pas de bécasse. Mais pourquoi me direz-vous n’y avait-il pas de charadriiforme au nord? C’est qu’il n’y avait tout simplement pas de vers de terre. Les lombrics indigènes américains ont été détruits lors des périodes glaciaires qui ont affecté le nord du continent. Les invertébrés de la partie sud n’ayant pas eu le temps de repeupler le nord expliquent l’absence des bécasses. Les scientifiques ont établi que des vers ont été introduits par les colons français et anglais qui les avaient probablement apportés accidentellement dans leurs bagages. La progression des colonies vers le nord et l’ouest, le déboisement et l’agriculture, combiné aux vers qui se sont multipliés dans la terre grasse américaine ont constitué des conditions idéales aux bécasses qui ont profité de l’installation des hommes pour occuper les places que nous connaissons aujourd’hui.

Deuxième acte, le 20e siècle

Par une chaude journée d’août 1933 dans le deuxième rang de St-Denis, nouvelle paroisse du Québec profond, Baptiste achève la moisson. Il est fourbu par les rudes travaux de la ferme, mais heureux de la récolte providentielle de cette année. Profitant d’un passage à l’ombre du grand pin il s’arrête un moment, le temps de s’éponger le front. Appuyé sur sa faux il sourit en voyant ses 2 fils, Lucien et Paul qui rivalise de vitesse pour le rejoindre. Malgré leur jeune âge, ils sont déjà de solides gaillards qui manient la faux avec habileté, comme toutes les tâches paysannes des colonies nordiques. L’avenir du Canada français reposait à cette époque sur la jeunesse pour, prévoyait-on, s’enraciner sur ces nouveaux territoires ouverts à la colonisation.

En regardant onduler son petit champ de blé au gré du vent, Baptiste rêve d’agrandir sa ferme en défrichant encore quelques arpents pendant le long hiver. Quand Lucien, l’aîné de la famille prendra la relève comme le veut la coutume il aura une belle exploitation. Malheureusement son rêve ne se réalisera jamais. Une conjoncture économique difficile conjuguée à l’évolution des politiques agricoles favorisant les régions périphériques des grands centres a eu raison des petites fermes éloignées. L’aîné des fils, Lucien qui se passionnait pour la mécanique quitta St-Denis pour travailler dans une usine de Montréal tandis que le brave Paul, qui il faut bien le dire, n’aimait guère le travail de la terre ne put résister à l’aventure et s’enrôla. Il fit la rencontre de la grande faucheuse sur une plage des vieux pays un matin de juin 1944…

Crédit photo: Rémi Ouellet
Crédit photo: Rémi Ouellet

Dénouement 21e siècle

Aujourd’hui je chasse bécasse et gélinotte sur la ferme abandonnée de Baptiste où il y a belle lurette que les grillons ne chantent plus dans les chaumes ; la nature a repris ses droits. Seuls des tas de pierres vermoulues et quelques vieux piquets de clôtures restent les témoins muets d’un passé pas si lointain. Le carré de blé est repoussé en aulnes en peupliers et en bouleaux. Le long de l’ancienne clôture de cèdre et de cailloux, de grands résineux de plus en plus nombreux donnent un relief à ce paysage bucolique et tranquille devenu pour un temps le royaume des bécasses. Dans 10 ans, 20 ans peut-être ce boisé sera redevenu une forêt et ne sera plus accueillant aux goûts des bécasses.

La nature est généreuse, elle donne et elle reprend, c’est la règle.

Texte et photos par Rémi Ouellet

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