Le Léon

Sous le nez du breton figé dans un arrêt de roc, la bécasse s’envole péniblement à travers l’aubépine, ses ailes claquant dans les branches jusqu’à la trouée d’air libre, son salut. Crochetant habilement à gauche puis à droite, l’oiseau pivote sur l’aile avant de filer en longeant la haie, complètement à découvert. Dans un seul geste, le fusil bien dans l’axe monte à l’épaule du chasseur qui l’ajuste et presse la queue de détente… La détonation claque. La bécasse accuse le coup et plane, toute voile dehors pour tenter de ralentir sa chute dans les hautes herbes jaunies couchées par le gel.

En chien expérimenté le bon Dic n’a pas bougé d’un poil même s’il a suivi du regard l’ascension difficile de la mordorée à travers les branches.             Cassant son juxtaposé pour en extraire la douille encore fumante, de sa voix rauque, le chasseur ordonne le rapport, sachant qu’il a réussi son tir. L’épagneul, qui n’attendait que ce signal, s’élance vers l’endroit que lui indique son maître en tendant le bras. D’un coup de nez assuré qui n’a rien perdu de son efficacité malgré ses 10 campagnes bien sonnées, le chien retrouve rapidement l’oiseau au long bec, s’en empare délicatement et s’empresse de venir le remettre dans la main calleuse du Léon. Un genou par terre, il examine attentivement ce joyau de la forêt, car il sait déterminer le sexe des bécasses. Chassant la gélinotte et la bécasse depuis des lustres il a appris un tas de trucs sur la vie secrète des oiseaux… C’est une femelle, et une belle à part ça ! Pendant toutes ces rêveries, Dic regarde affectueusement son maître de ses yeux vitreux comme seuls les vieux copains savent le faire.

RÉMINISCENCE

La pénombre arrive vite en cette fin d’octobre et en retournant à sa voiture garée un mille plus bas, le Léon se remémore ce jeune breton un peu fou qu’il était allé chercher à Montréal. Il était issu d’un mâle américain et d’une lice importée de Bretagne, plus précisément de Callac, la Mecque de la race.

Non pas que le Léon n’aime que les bretons, car en plus de son vieux Dic il a eu des chiens de tout poil, dont deux setters anglais, un pointer et un braque allemand. Il les a tous aimés, chacun à son époque, avec leurs qualités et leurs défauts. Il est un vrai cynophile qui sait apprécier le travail bien fait, peu importe la race. Surtout il a le talent de bien développer ses chiens. Il n’a jamais eu de « cloche » ni de « super crack », seulement de bons chiens de chasse capables d’arrêter les oiseaux difficiles et d’agréable compagnie.

À sa manière à lui, Léon a du style, tant dans la façon de se vêtir pour chasser que par ses gestes. Il marche toujours son vieux juxtaposé « cassé » et maintenu en équilibre sur une épaule, tandis que de sa main libre il tâte de façon mécanique la poche carnier de son dossard, souvent rebondie de perdrix et de bécasses. Aujourd’hui, ce sont trois petites boules de plumes grassouillettes à long bec en migration et une belle gélinotte rousse qu’il rapporte à la maison. Le breton le suit comme son ombre et lui colle au genou sans laisse.

LA VALEUR ATTEND LE NOMBRE DES ANNÉES

Le bon Dic n’a pas toujours été aussi sage qu’aujourd’hui, oh que non ! La première semaine de sa première saison de chasse avait été pénible. Le chiot était timide et il ne décollait pas des bottes. Graduellement il avait pris de l’assurance et commencé à courir, mais il avait tellement aimé cette liberté toute nouvelle qu’il en avait perdu les pédales. Malgré tout, lors de cette première saison il avait bien dû marquer une vingtaine d’arrêts. Au deuxième automne, le jeune chien avait pris conscience de ses moyens et s’était vraiment passionné pour la chasse des bécasses et des gélinottes. Mais s’il marquait bien l’arrêt, sitôt l’oiseau envolé il se lançait dans des courses folles sous l’aile des fugitives. Sa passion avait aussi comme source les lièvres qui pullulaient à cette époque, d’où des galopades effrénées derrière les longues oreilles où il lui arrivait même parfois de donner de la voix, tel un beau petit beagle orange et blanc. En fine gâchette Léon se gardait bien de ne tirer que les oiseaux correctement arrêtés, et jamais au grand jamais les léporidés.

Graduellement au fil de cette deuxième saison le chien avait progressé à chacune des sorties. De plus en plus facile à conduire, car il se connectait à son maître, il avait fini par comprendre que seules les pièces proprement arrêtées tombaient sous le tonnerre du bâton de Léon. Comme il avait une excellente tendance naturelle au rapport, il retrouvait et à rapportait presque tous les oiseaux tirés par son maître, les laissant d’abord tomber à un mètre ou deux du chasseur, puis à ses pieds, pour finalement les lui remettre à la main. À la fin de cette deuxième saison, l’épagneul semblait promis à une belle carrière même si il restait encore beaucoup de choses à améliorer.

PROGRESSION.

Pendant tout l’hiver le vieux avait renforcé le commandement du « whoa » et pratiqué le rapport chaque fois que l’occasion se présentait, c’est-à-dire plusieurs fois chaque jour, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur, au grand dam de madame Léon qui n’appréciait guère les course du petit de la cuisine au salon… Puis arrivèrent le printemps et l’été, saisons toujours longues pour le passionné de chasse dont le cœur recommence à battre dès les premières gelées de septembre…

Dans toute la province, la saison estivale avait été exceptionnelle. Pas beaucoup de pluie pendant la période de nidification et d’élevage des oiseaux, et au dire d’amis agriculteurs chez qui le Léon s’approvisionnait en légumes, les couvées de perdrix grises étaient nombreuses et comptaient beaucoup de poussins. Les grillons chantaient allègrement le soleil dans les maïs tandis que sauterelles et fourmis craquaient sous le bec des perdreaux. Les gélinottes flânaient au frais dans des bosquets et les bécasses s’étaient cantonnées dans des baissières humides, le long des ruisseaux qu’elles quittaient à la brunante pour aller véroter dans les pâturages avoisinants.

Arriva enfin l’ouverture, journée magique que Léon passe avec ses copains. L’ouverture est couronnée par un généreux pique-nique le midi ou coule avec le gros rouge les baratins de chasse. Ici au Québec nous ouvrons en bécasse. Elle est incontestablement la reine de l’ouverture. Dic qui a trois ans est plus sage bien qu’il fasse de temps en temps un brin de conduite au coup de feu. Il s’améliore et montre beaucoup de gibiers. C’est à sa quatrième saison qu’il devient complètement sage. Les bécasses ne causent pas de problème, elles se laissent arrêter facilement. Les perdrix grises ? Hé bien traquer les perdrix hongroises c’est un peu comme jouer à la loterie, quand il y en a, il les trouve. Quant à la gélinotte, elle reste la plus difficile à négocier pour réussir à l’amener sur le guidon entre les deux canons, mais Dic se débrouille bien. Le Léon est un sage, il sait que les bons chiens » chasseurs de gélinottes » ne sont pas légion. Si tous les chiens peuvent arrêter les perdrix sylvestres, peu parviennent à les bloquer, et il y a toute une différence. Peu de chasseurs admettront cette affirmation. Le chien qui parvient à verrouiller des gélinottes coup sur coup est un véritable artiste, mais il lui faut de quatre à six ans pour arriver à ce stade dans la mesure qu’il chasse souvent la gélinotte.

PHILOSOPHIE CYNOPHILE

Le vieux a toujours été membre du club de chien de chasse de son bled, même s’il n’a jamais conduit de chien dans une épreuve, car selon lui il y a trop de chiens médiocres habilement routines qui remportent des médailles. Pour lui, ce sont les qualités naturelles qui se transmettent, pas le dressage, et c’est à la chasse qu’il juge des qualités d’un chien de chasse. Ses copains ne sont pas tous d’accord avec cette philosophie, mais ils respectent ses opinions ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils sont ses copains.

Tous les chiens du Léon ont suivi le même cheminement que Dic, ils ont eu une belle vie et de belles carrières productives. Quand on lui demande pourquoi il ne s’est pas consacré à une seule race, il répond que c’est pour élargir ses horizons. S’il avait pu, dit-il, il aurait eu différents chiens de différentes races en même temps.

À l’époque de mes débuts à la chasse au chien d’arrêt, je dois avouer que le résultat l’emportait nettement sur la manière. Je n’accordais aucune importance à l’allure de l’animal, ni au port de tête, ni à la remontée d’émanation et encore moins au style. Puis j’ai rencontré le Léon. Sous sa houlette j’ai réappris à marcher, la cynophilie a pris une nouvelle dimension. Il m’a appris l’importance de la conformation et à rechercher un chien « bien dans sa tête »… Les créateurs de chaque race ont voué leur vie à tenter d’atteindre le but intime du sujet parfait. Léon déplore que peu d’éleveurs sélectionnent sérieusement leurs chiots. Évidemment il y a de bons, voir d’excellents sujets, mais ils ne sont pas toujours faciles à trouver. Enfin le Léon m’a surtout appris à élever chaque oiseau récolté au rang de conquête…

Amis chasseurs, je vous souhaite de rencontrer un Léon. Et si vous un bon jour le croisez au hasard d’une partie de chasse vous le reconnaîtrez facilement, car il est unique…

 

Rémi Ouellet

2 Commentaires

  1. Tout y est dit, et de belle façon! J’espère un jour pouvoir chanter à mon tour «J’m’appelle Léon!»

  2. Du très bon Rémi tout ça.
    M’est avis que j’en connais un de Léon….
    Merci pour ce très beau moment de lecture, et bravo pour ta verve.

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