Une journée spéciale

Narcisse. Photo: Rémi Ouellet

Auteur: Rémi Ouellet

Cette journée-là était spéciale. Je m’étais rendu dans ma région natale au chevet de mon père qui subissait une grave opération. C’était vers la fin d’octobre et comme de raison j’avais amené mes setters et mon fusil. Ayant attendus à l’hôpital toute la journée, nous apprîmes avec joie et ô grand soulagement que l’intervention s’était très bien déroulée. Le médecin avait dit à ma mère de ne pas venir aux soins intensifs le lendemain, mon père avait besoin de se reposer. Nous irons plutôt lui rendre visite le soir après le souper alors qu’il sera à sa chambre.

Au matin, en prenant mon café je dis à M’man que j’irai à la chasse. Connaissant son « flot » comme si elle l’avait faite (sic) elle me dit qu’elle s’en doutait bien. Elle me fit un sandwich au jambon comme elle seule à le secret. J’avais dans l’idée d’aller dans un coin que je n’avais pas visité depuis une dizaine d’années. Il faisait relativement doux pour cette période de l’année et le soleil inondait la vallée d’une belle lumière franche. Je sortis Narcisse seul, laissant mon « canon » Joker se remettre d’une blessure à la patte. Je voyais bien dans son regard que cela ne lui plaisait guère, mais comme il chasse presque à chaque jour depuis l’ouverture, ce petit congé lui sera bénéfique.
En plein cœur de la semaine, l’endroit est désert. Les agriculteurs ont fini les labours. De toute façon je suis le seul chasseur au chien d’arrêt du secteur, ce mode de chasse n’étant pas très populaire, car ici c’est la chasse au gros; À l’orignal plus haut au nord et le tir des perdrix le long des chemins forestiers. Dans les boisés de fermes, les gélinottes sont bien trop farouches et sa chasse en décourage plus d’un. Je découple donc Narcisse avec en tête l’idée de chasser les tout petits boisés, les coulées embroussaillées et les vieilles clôtures embarrassées, élargies par des lustres d’abandon. Ces lignes arbustives servent encore pour séparer les cultures. Peu de gens savent que ce sont de véritables lignes de vie utilisées par la petite faune, dont les gélinottes et les lièvres, pour se déplacer à l’abri des prédateurs et des intempéries.
Le paysage est tellement beau que juste de voir la course du setter dans ce décor me comble. Avec les peurs et les angoisses vécues récemment, le fait de ne pas voir une plume m’est complètement égal. Cette sortie est plus un ressourcement que de la chasse comme telle. Narcisse ne connaît pas ces hommeries, il galope, il chasse, il est heureux. Il longe une frange de fardoches sur ma droite séparant 2 labours jusqu’au bout à une centaine de mètres puis il traverse pour revenir vers moi en longeant la clôture quand soudain, à mi-chemin, il stoppe violemment………Je cours pour me placer tout en essayant de trouver une ouverture pour passer de l’autre bord, sachant que la perdrix ne partira pas du côté du chien…..Je traverse donc et prudemment, comme sur des œufs, j’avance, le pouce sur la sûreté. Je vois Narcisse à travers les broussailles, statuesque…..Le beeper bipe …un pas de plus et Brrrrrr….Une gélinotte s’extirpe des gaulis, j’épaule et comme elle est très proche j’ai la chance de la suivre peut-être une ou 2 secondes avant d’appuyer sur la queue de détente PAN! Dans le geste elle chute sur le labour…..Narcisse exécute le rapport d’une belle perdrix aux couleurs d’automne. Vous ne pouvez pas savoir le sentiment de bonheur tranquille que je ressens… Ma chasse est faite….Comme disait mon ami Michel Blanc « Après ma première gélinotte le matin, le reste de la journée est une ballade dans la nature »…

Je dépose ma gélinotte au carnier en caressant la tête de mon chien et hop! On repart….. Nous poursuivons la chasse jusqu’à un bosquet de conifères que le setter a bien enquêté et nous remontons une faille du terrain, une coulée au fond de laquelle coule un ruisseau. Je me souviens avoir déjà levé une jolie petite compagnie de gélinottes ici même avec mon braque il y a déjà longtemps. Je souris en me rappelant ma surprise, la gueule ouverte quand une gélinotte a éclaté dans un tintamarre d’enfer et que j’ai lâché mes 2 coups de feu dans le vide… J’ai crapahuté nonchalamment comme ça une partie de l’avant-midi, explorant les places susceptibles de receler des oiseaux, mais sans attentes précises, étant comme dans un genre de nuage….
C’est sur le chemin du retour que mon fidel compagnon disparaît en bas d’un ponceau reliant 2 planches de céréales labourées. Ne pouvant descendre promptement tant c’est encombré, je demeure sur le pont de tracteur agricole le fusil bien en mains près à tout, et ça bipe en bas. Ce n’est pas long qu’une ÉNORME gélinotte s’envole et me passe plein travers à une vingtaine de pas dans le bleu du ciel… PAN! Elle tombe dans le vide laissant un nuage de plumes flotter dans l’air….. Quelques secondes plus tard Brrrrrr…… ! Une autre perdrix décolle elle aussi du fond de la coulée pour prendre la clé des champs… PAN! Pas de veine pour elle non plus, elle est fauchée presque à limite de portée et chute dans le fond embroussaillé… Narcisse a mis quelques minutes pour retrouver la deuxième perdrix tombée loin dans le sale.
Je suis revenue à ma voiture et c’est précisément là que j’ai pris cette série de photos avec mon vieux réflex 35 MM PENTAX K1000. On peut y voir une partie du paysage magnifique, des collines, les labours graisseux, les coulées embroussaillées, mes chères montagnes du Bouclier canadien et ce ciel immense. J’aurais aimé partager avec vous la senteur de la terre retournée attisée par le soleil, la chaleur du plumage d’une gélinotte que le chien nous remet, le goût de mon sandwich et les picotements du Coca froid qui descend….J’avais tout ça pour moi tout seul. Oui, j’admets que ce sont des propos quelques peux égoïstes, et puis après? Assis sur la bavette de ma jeep j’ai mangé mon sandwich et j’ai bu un Coke au beau milieu de tout ça. Oui, vous avez bien lu, un bon Coke bien froid et vous voulez que je vous dise? Il était bon en tab…..Plus rien ne pouvait m’atteindre… Mon père a aujourd’hui 86 ans et il pète le feu. 15 jours après son opération il effectuait des réparations sur le toit de la maison…..Les détails de cette partie de chasse me sont revenus en mémoire quand j’ai retrouvé mes vieilles diapositives que j’ai fait numériser, ce qui donne l’effet un peu « vintage »…. C’était vraiment une journée spéciale.

Auteur: Rémi Ouellet

2 Commentaires

  1. Superbe histoire Rémi!

    Comment obtiens-tu l’accès aux fermes? Je suis pris au piège de chasser seulement dans les réserves fauniques… Connais-tu les propriétaires, ou fais-tu un « cold call » en personne? Ça accumule vite à 20$ la journée pour les droits d’accès à la sépaq.

  2. Wow, touchant mon Remi. Je fermais les yeux, et Je voyais le tout, sentant la terre, le vent, la chaleur du soleil, le petillement du Coke sur ma langue et le gout du Bon sandwich fait par ta Maman. Y’es Tu beau Narcisse sur sa photo. La photo est magnifique.

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