Une perdrix grise

Joker, Narcisse et une perdrix grise. Photo: Rémi Ouellet

Ce matin-là au petit déjeuner je n’avais pas encore décidé où j’allais aller chasser. J’étais au premier jour de mes vacances et je profitais de cette tranquillité en sirotant mon café et en tournant les pages du journal sans vraiment lire. C’est bon de flâner, seul, ma femme étant partie au boulot et ma fille à l’école. Comme j’avais déjà effectué plusieurs sorties au bois à la bécasse et à la gélinotte depuis l’ouverture, je songé de tenter ma chance en plaine à la perdrix grise. Ayant un ami producteur agricole où évoluent quelques compagnies de grises et le bonheur de posséder 2 setters, que demander de plus? Le programme de la journée fut donc vite établi et pas compliqué. N’ayant pas de chenil à cette époque les chiens vivaient avec nous dans la maison. Mon épouse et ma fille s’occupaient d’eux lors de mes absences professionnelles et en somme, ils faisaient partie de la famille. Tous ceux qui ont des chiens de chasse vivant dans la maison connaissent l’excitation de nos compagnons quand vient le temps de partir pour la chasse le matin.Tout ça fait partie du rituel comme de sortir le fusil, les bottes, la veste et le sac contenant les clochettes dont un seul petit tintement même étouffé provoque une véritable fête…

Ah! La grise! La fameuse perdrix hongroise* que j’avais appris à connaître d’abord dans le Larousse de la chasse à la bibliothèque de l’école puis sur le bouquin de Yvon – Louis Paquet « La chasse aux petits gibiers des champs et des bois ». Qu’est-ce que j’ai rêvé avec ces livres . Je me suis mis à la grise dès mon arrivée dans la région de la vieille capitale, mais je ne me suis pas lancé dans cette aventure à l’aveuglette. Grâce à de précieux contacts, j’avais réussi à me procurer un ouvrage scientifique, le seul, sur la perdrix grise au Québec édité en 1979. Ce travail de recherche commandé par le ministère du Tourisme de la chasse et de la Pêche avait été réalisé par les biologistes Jacques Chabot, Robert McNiel et Jean Berton. Il est toujours d’actualité en y faisant évidemment quelques mises à jour imaginaires en ce qui a trait aux changements des méthodes agraires. La portion de la plaine du fleuve Saint-Laurent où je chasse est constituée de terrasses séparées par des talus en pentes douces. La plus basse étant presque au niveau du fleuve et la plus haute à seulement quelques dizaines de mètres plus haut.

Nous sommes dans une région agroforestière ou les bocages et les diverses cultures forment une jolie mosaïque de toutes les couleurs en automne. La chasse à la grise s’apparente davantage à une longue marche au coeur de la campagne qu’à la « chasse » telle que la plupart des gens l’imaginent. Le succès de cette traque repose entièrement sur les chiens. Regardez ces étendues et le nombre de couverts, d’abris, et toute la nourriture disponibles! Trouver une couvée de perdrix là dedans c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. C’est précisément là qu’une solide connaissance du gibier porte ses fruits en conduisant les chiens sur les bons secteurs. Même si elle est un gibier de plaine la perdrix hongroise*fréquente les alentours des structures lui offrant un abri contre les intempéries et les prédateurs et de la nourriture à proximité. Il n’y a pas si longtemps encore il y avait des clôtures, des murets, des tas de roches et de vieilles granges comme celle à l’arrière-plan sur la photo qui n’existe plus d’ailleurs.

À cette époque mes 2 compagnons Joker 5 ans et Narcisse 2 ans sont dans la fleur de l’âge. Joker s’est développé une compétence extraordinaire à la chasse de la gélinotte, un talent d’exception pour trouver et bloquer patiemment le gibier le temps qu’il me faut pour le rejoindre. Cette qualité de trouveur de gélinotte devient cependant un sérieux problème quand je veux le garder dans la prairie. Il ne pense qu’à se rendre dans le boisé le plus proche. Cette manie s’estompera un peu au fil des sorties en plaine, mais il gardera tout au long de sa vie cette envie irrésistible d’aller chasser l’orée des boisés. Le pire dans toute cette histoire c’est qu’il m’a bloqué des gélinottes sur des pointes de bordures et que j’ai succombé au plaisir incommensurable de tirer ces grosses poules presque à découvert. Quand on connait le comportement farouche des gélinottes des zones agricoles, on fait notre gros possible pour ne pas rater le coup…

J’arrive donc chez M.N.vers 9 h où je gare ma Cherokee près de l’étable. Les chiens en laisse je marche une centaine de mètres sur un chemin longeant l’enclos derrière les bâtiments où sont les veaux qui s’excitent. Je découple les bêtes plus loin vers la grande plaine et hop! La chasse commence. Une brise légère de l’ouest fait glisser les nuages sur le bleu du ciel. Comme je le disais précédemment, il s’agit d’une chasse philosophale ou l’on marche beaucoup et on tire peu. Le plus difficile est de localiser les oiseaux la première fois, ensuite il s’agit de poursuivre la compagnie. En principe les chiens courent loin et vlan! Coup de frein ils arrêtent les perdrix. Le chasseur rejoint les chiens statufiés, il avance lentement, la couvée éclate et il tente de décrocher un ou 2 oiseaux. Voilà, c’est le scénario idéal, celui espéré….Hélas! cela ne se passe pas toujours comme ça. Pendant que Joker, fidèle à son habitude chassait loin, très loin, Narcisse croisait à une cinquantaine de mètres devant. C’est lui qui a pris un arrêt en longeant une clôture. Comme il n’était pas loin, en le rejoignant à la course je mis une grise à l’envol. Elle partit en ligne droite à basse altitude. Un coup de fusil facile fit basculer l’oiseau dans la luzerne. Une belle perdrix hongroise, en fait c’est un jeune coq arborant un fer à cheval marron sur son poitrail, mais comme c’est un juvénile le fer n’est pas encore bien défini. Il s’agit vraiment d’un bel oiseau que je ne me lasse jamais de regarder, de soupeser, d’examiner ses pattes fortes,dénudées de plumes contrairement à ses lointaines cousines les gélinottes le tétras et les lagopèdes. Curieusement il était fin seul. J’ai cherché aux alentours et aucun autre oiseau ne s’y trouvait, pas un coup de nez. Probablement un jeune retardataire un peu étourdi. J’ai eu la confirmation qu’ils y étaient, puisque la semaine suivante j’ai trouvé une belle compagnie d’une dizaine oiseaux pratiquement à la même place. Ce qui fait le charme de cette chasse et ce pourquoi on y retourne encore et encore malgré la bredouille c’est l’espoir de tomber sur une belle compagnie composée de plusieurs petites bombes enflammées qui décollent tout autour de nous et ça c’est magique.

* Perdrix hongroise est le nom donné à la perdrix grise en Amérique à cause de l’origine des premiers oiseaux lâchés il y a plus d’un siècle.

Auteur : Rémi Ouellet

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